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(Re)financer la création, vers un modèle collaboratif (fr)

September 10, 2011

Qu’ont en commun un documentaire sur les créateurs du site web The Pirate Bay, un livre sur le design de la campagne d’Obama, une école alternative dans le Lower East Side à New York ou encore un réseau social ouvert créé par des étudiants ? Tous ces projets ont été financés par des particuliers, des passionnés, ou des anonymes. Ces projets ont tous pu voir le jour grâce à la plate-forme Kickstarter : un site web lancé à New York en 2009 permettant de lever des fonds pour financer toute initiative créative. Depuis, le site s’est imposé comme le leader de ce nouveau modèle de financement participatif en ligne et la clé de son succès original reste la même : faire se rencontrer, grâce à internet, des milliers de micro-créateurs avec leur micro-publics.

Kickstarter : une plate-forme qui propose des outils d’engagement.

Kickstarter repose sur une plate-forme en-ligne permettant de créer une campagne de financement de projet créatif. En apparence il pourrait s’agir d’un système de don tel que le propose Paypal. Pourtant il s’agit d’une aventure bien différente, où les créateurs de chaque projet disposent d’outils pour engager leur public. Comme l’indique le site (en anglais)

“Projects are primarily funded by the friends, fans, and communities around its creator”— Kickstarter

La création d’une campagne de financement commence par une simple page où le projet est décrit succinctement. Le ou les créateurs y indiquent les rétributions et récompenses qu’ils souhaitent proposer selon la hauteur du parrainage financier et comment trouver plus d’informations sur le projet. Cette proposition est ensuite revue par Kickstarter qui en validant le projet donne accès à ces créateurs aux outils d’engagements de leur communauté.

Il peut s’agir de donner des nouvelles sur le projet soit à tout le monde, soit uniquement aux parrains financier. Ou encore de partager le projet et l’objectif financier à atteindre via Twitter ou Facebook. Simon Klose, créateur du documentaire “The Pirate Bay – Away From Keyboard” qui a atteint le double de son objectif initial de financement, donne régulièrement des nouvelles du projet depuis août 2010. La plupart de ses mises à jour sont commentées.
La plate-forme permet donc de créer une communauté d’intérêt autour d’un projet qui dépasse le simple enjeu financier et permet d’engager réellement les actuels ou futurs parrains financiers. Il s’agit également de créer une relation de confiance : Scott Thomas auteur du livre Designing Obama a également utilisé ce système de nouvelles proposé par Kickstarter. Cependant il avait même poussé encore plus loin cet échange via son blog personnel où il discutait régulièrement avec ses lecteurs autour de l’impression de l’ouvrage par exemple (Nicolas Vanbremeersch, est revenu sur le blog de Spintank sur cette relation particulière créée entre Scott Thomas, et ces 1312 souscripteurs).

Designing Obama - The final bookDesigning Obama – The final book

Kickstarter : une équipe qui accompagne, séléctionne et promeut chaque projet.

Kickstarter propose plus qu’une plate-forme de financement soutenue par des outils de communication et d’engagement. Le site, comme un magazine, met en avant un certain nombre de projets qui nécessitent, selon l’équipe, d’être financés. Il s’agit d’un vrai travail de modération, de sélection et d’accompagnement. Ayant connaissance des ambitions de chaque projet, Kickstarter a su créer de véritables leviers d’incitation au financement comme la page d’accueil du site, leur blog, ou leur newsletter hebdomadaire.

Kickstarter Awards
Kickstarter Awards

Le nouveau rôle du design

Kickstarter, s’applique à transposer à la création, au sens large, un modèle collaboratif, de pair à pair. Ce modèle comme on a pu le découvrir avec le téléchargement en P2P, s’étend aujourd’hui jusqu’au monde financier avec le crédit collaboratif, justement nommé Peer to Peer Banking (l’exemple le plus connu étant le site britannique Zopa). Autre exemple, en France, avec le site l’Edito qui permet d’investir dans l’édition de mobilier et de percevoir ainsi des royalties proportionnelles à l’investissement.

Ces nouveaux services dépassent donc le design d’un objet, d’un espace ou d’une interface. Il s’agit pour Kickstarter de proposer un service qui permettra ensuite à d’autres de développer leurs propres projets, de devenir eux-même des acteurs créatifs. Le rôle du designer est donc amené à évoluer. Ces services collaboratifs qui sont expliqués et regroupés par Rachel Botsman dans le livre What’s Mine is Yours: The Rise of Collaborative Consumption et par le magazine Shareable, nécessitent une nouvelle approche, un nouveau rôle du design. L’attention du designer se porte sur la création d’un environnement et des outils propices à l’interaction et à la collaboration entre les utilisateurs d’un service. Pour Kickstarter cela se traduit par la capacité à connecter, via leur plate-forme web, créateurs et souscripteurs. Pour AirBnB il s’agit de connecter voyageurs et particuliers avec une chambre vacante. Ou, pour l’exemple du Peer to Peer Banking, des particuliers disposant de ressources financières, à d’autres particuliers en recherche d’un crédit.

Or créer cet environnement et les outils qui lui sont dédiés nécessitent de s’attacher en permanence à l’activité de ses utilisateurs collaboratifs. S’assurer que telle fonction de Kickstarter permet au projet Diaspora, alternative open-source à Facebook, de détailler le récit du développement de tout projet web. Ou encore pour les fondateurs de Trade School, une école alternative à New York, de sonder ses souscripteurs pour trouver l’endroit le plus approprié pour organiser ses cours.

Kickstarter prend donc ici le rôle d’un incubateur qui permet à des artistes ou de jeunes designers de se lancer avec plus de souplesse, et avec un soutien directement issu de personnes financièrement impliquées dans la réussite du projet. Cela est d’autant plus vrai après une crise économique qui a montré les limites d’un système où l’intérêt à investir prime sur l’intérêt vis à vis du projet lui-même. Kickstarter ne propose pas de dividendes aux souscripteurs du projet, mais la promesse, unique, de faire partie de la communauté qui a permis de donner vie au projet. Le processus, complexe, de création d’un ouvrage littéraire comme celui de Scott Thomas “Designing Obama” a présenté de nombreux défis qui aurait sans doute remis en cause le projet, sans l’aide de la communauté d’intérêt qu’il a su mobiliser grâce à Kickstarter. De telles plates-formes de services collaboratifs doivent donc s’attacher à la résilience de leur outils et par conséquent à leur mise à jour constante au regard des projets à succès comme de ceux qui n’ont pu être réalisés, ou dont le financement n’a jamais été atteint.

Designing Obama - The Editing Process
Designing Obama – The editing Process

Kickstarter ne se résume pas à une simple plate-forme de financement participatif de la création. Ce service est un véritable environnement (plate-forme, newsletter, blog, connections aux réseaux sociaux, etc.) ayant pour vocation d’encourager et de faciliter le financement de la création et au-delà, le processus créatif. Un nouveau modèle collaboratif à l’opposé du fonctionnement des maisons de disques, qui n’investissent la communauté d’intérêt liée à l’artiste que dans un processus de consommation. Un modèle de pair à pair qui semble d’ailleurs déjà avoir un équivalent français, Ulule, avec des projets plus francophones. Un modèle proposant donc une réelle alternative de financement de la création, à l’opposé des initiatives gouvernementales telle que la HADOPI, autorité destinée à maintenir un système qui ne parvient plus à rétribuer équitablement la création.