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Chapitre I – Rachidator

December 20, 2011

Ceci est le premier chapitre d’un recueil de nouvelles en cours d’écriture avec deux amis. Il aborde, par la fiction et une bonne dose d’humour et de prospective, l’usage des nouvelles technologies dans la campagne présidentielle de 2017. Je livre ici cette version, encore à l’ébauche, dans l’impatience de recevoir vos retours sur @macsym ou Facebook !

«Éric je te le redis je suis sceptique. C’est impossible ce que tu me demandes de faire là.
— Attends, attends, tu parles de quoi là ? J’ai la tête dans les réseaux sociaux depuis tout à l’heure. Tu me dis quoi ? Je ne t’ai pas suivi.
— Le discours. Comment veux-tu que je propose un paragraphe de transition sur l’agriculture juste après la situation des banlieues ?
— C’est pas une transition. Je t’ai dit, celui-là, c’est un alternatif justement, un paragraphe de sauvetage. On l’a fait parler des banlieues, et si ça marche, on continue sur le contrat Espoir des jeunes issus de l’éducation en ZEP.
A contrario, si on a trop de pollution sur les réseaux sociaux on la fait passer sur l’agriculture comme enjeu de santé le plus rapidement possible ! Pour l’instant j’ai rien d’alarmant, mais je préfère que tu nous prépares à tout ok ?
— Oui oui, je sais bien que c’est à écrire comme une transition de langage, mais bon tu la vois toi passer de l’égalité des chances aux cantines bio pour les mioches ?
— Et toi Arthur, tu la voyais capable de balancer le nom du père de son gosse, en direct de la Grande Chronique ? Un mois avant son élection ? Donc je te le dis : plus on écrit, moins elle se plante. Crois moi c’est mieux pour tout le monde.»

La Grande Chronique, sous le choc, deux ans plus tôt.
La Grande Chronique, sous le choc, deux ans plus tôt. (Source)

Un homme averti en vaut deux : le motto du cabinet pour dire vrai. Depuis qu’elle a annoncé sa candidature à la Primaire UMP, le 4ème étage du 7 boulevard Sébastopol joue la carte de la souplesse. Plus de discours fixe, mais une succession de paragraphes écrits à l’avance et sélectionnés en direct pour être affichés sur son MacPad, dernier périphérique mobile d’Apple à la mode. Un travail d’écriture titanesque pour Éric Ramard son conseiller et son acolyte et assistant Arthur Degot.
Dans le bureau au parquet grinçant sous les pas des deux hommes, la tension est perceptible. Clope sur clope, Éric scrolle frénétiquement le long de listes interminables de statuts d’internautes. Derrière un baron du net usant de sa petite influence pour partager sa dernière analyse politique absconse ou d’un simple inconnu publiant la prochaine missive de 140 caractères qui sera retransmise par 2000 personnes, se cache le même tag, le même sujet de conversation. Un tag que suit donc Éric en continu, esquintant des yeux déjà mi-clos sur l’écran de son portable.
Le discours, prévu pour 19h, est dans quelques heures et le manque de paragraphes de transition l’inquiète. Il sait que lui, ne risque pas grand chose. Cette femme, sans cabinet de campagne encore quelques semaines plus tôt, était allée le chercher elle-même à la sortie de la fac, diplôme de communication politique en poche. Depuis, il avait réussi à presque tout lui imposer : Arthur, son camarade de promo. Leur conséquent salaire. Mais surtout cette idée complètement folle, d’un discours adaptable aux frémissements, aux murmures des réseaux sociaux. Sans jamais oublier pour autant que la candidate, c’était bien elle, Éric l’appelait donc 4 à 5 fois par jour pour affiner éléments de langage, citations de statuts, et spécificité de leur travail : les paragraphes de transition.

«Bon Éric, je l’appelle, il faut vraiment qu’on s’assure qu’elle soit prête à utiliser ces paragraphe de transition.
— Non, non attends. Je vais l’appeler dans 10 minutes. Laisse moi m’en occuper, je dois lui demander quelque chose aussi.
— Oui et puis, à cette heure là, elle est encore chez Channel non ?
— Plutôt du Dior pour ce soir ! Ah ah ! Je vais faire comme si je n’avais rien entendu Arthur… Mais oui, choisir sa tenue la déstresse toujours avant un discours tu sais bien.»

Quelques paragraphes de transition plus tard, deux trois nouveaux signaux faibles identifiés sur les réseaux sociaux, et deux nouvelles clopes, Éric décroche son téléphone.

«Allo Rachida ? Oui. Désolé de te déranger mais il faut qu’on confirme quelques points avec toi pour ce soir. Déjà rien que les paragraphes de transition, on n’est pas sûr.
— Comment ça vous êtes pas sûrs ? Éric, je te rappelle que je ne les reçois déjà qu’au dernier moment, si en plus vous n’êtes pas sûrs… Ca veut dire quoi ça ?
— Non, non, Rachida, ne t’inquiète pas. Je me suis juste mal exprimé. Tout se passera très bien ce soir, mais il faut qu’on soit sûr que toi, tu puisses les enchaîner. Le passage des banlieues à l’agriculture comme tu l’avais suggéré, même s’il passerait bien sur les réseaux sociaux je pense, ça tient du grand écart d’après Arthur au niveau du discours.
— Écoute Éric… Là je n’ai absolument pas le temps. Le discours est dans moins de 4h et j’ai encore des problèmes avec la salle et la Grande Chronique qui ne peut pas me recevoir demain pour l’instant. Donc je vous fais confiance. Si c’est écrit, je lirai. Ne me paumez pas et donnez moi une version de tous les paragraphes 30 minutes avant. Comme d’habitude.
— Ok, ok. Je te remercie Rachida. À tout à l’heure.
— À tout à l’heure Éric.»


Où est mon MacPad ? Je commence dans 5 minutes ! (Source)

Le discours commence dans 5 minutes. Les yeux d’Éric, en coulisse, ressemblent maintenant à deux petits noyaux de cerises. Il n’écoute presque plus Rachida, qui enchaine avec le stress, des plaisanteries de bien mauvais goût que l’on retrouvera dès demain dans une vidéo en off dont il devra se charger des répercussions. Elle fait les cents pas, son MacPad vissé dans ses mains, regardant Éric, accroupis, son ordinateur sur les genoux. Elle n’attend de lui qu’un simple signe de tête, un regard rassurant, comme si son ordinateur pouvait lui prédire l’issue de son discours dans un langage qu’elle ne connaissait pas. Éric, son conseiller bilingue de l’intervweb en somme.

«Éric c’est bon ? Qu’est-ce qu’ils racontent les gens sur les réseaux là ? On est bon ou pas ?
— Hum… Ouais, ouais on est bon. Pour l’instant les signaux faibles sont toujours en accord avec nos paragraphes de transition. Tu vas être géniale ce soir. Je te les envoie sur ton MacPad au fur et à mesure comme la dernière fois ok ?
— Oui, oui, on fait comme ça. Je vous fais entièrement confiance à toi et Arthur, dit-elle en les fixant successivement leur regard. Vous m’avez imprimé une copie papier en cas de souci ?
— Arthur ? Tu y as pensé ?
— J’ai bossé sur les paragraphes de transition jusqu’à il y a encore 5 minutes Éric. Donc non, désolé Rachida, je n’y ai pas pensé.»

«Je vous fais entièrement confiance». Ou comment dire, en 2016, qu’elle n’avait plus aucune prise sur la révolution qu’avait subi son propre métier ces quelques dernières années. «Je vous fais entièrement confiance», pour ne pas avouer en fond : «Je ne maîtrise plus rien».

Le discours commence. Les paragraphes se succèdent, envoyés depuis l’ordinateur d’Arthur, sous l’oeil d’Éric qui continue de consulter les réseaux qui s’affolent depuis le début du discours.

«Envoie. Oui ça c’est bon continue. Envoie. Oui. Oui celui là aussi c’est bon. Envoie.»

La gymnastique optique d’Éric devient presque robotique entre l’écran d’Arthur et le sien. Jusqu’à l’instant où plisse son front, laissant réapparaître des yeux rouges et grands ouverts. Quelque chose semble accaparer son attention sur les réseaux. Une série de mauvais retours peut-être. Arthur qui doit pourtant enchaîner avec son accord, finit par le presser.

«Éric je fais quoi là j’envoie ?
— Attends, attends.
— Éric c’est l’avant dernier paragraphe d’avance, après elle n’a plus rien…
— Oui Arthur ! Je t’ai dit 10 secondes ! Quelque chose ne va pas… On est en train de me ressortir un article du Monde sur le paragraphe sur les banlieues là. Une vidéo amateur où elle a tenu des propos à l’opposé de ce soir… Et merde putain ! Ça tourne déjà en boucle.
— Éric dans quelques secondes elle n’a plus rien.
— Merde, merde, merde. Attends, laisse moi réfléchir. Juste 2 secondes, laisse moi réfléchir.»

Éric tentant de perdre sa tête dans ses mains, trop petites pour cette fonction, quitte son écran des yeux pour la première fois de la soirée. Après un long soupir il se relève, abandonnant sa dissimulation impossible.

«Bon c’est foutu… Allez, passe sur l’agriculture. Tant pis, on tente le grand écart.
— Éric…
— Oui ?
— Elle n’a rien eu sur son écran pendant 20 secondes.»

Le discours se clôt, quelques minutes plus tard. Éric et Arthur aperçoivent Rachida, qui les regarde sombrement, tentant de sortir de la scène, coincée par une meute de journalistes. Quand elle finit par les rejoindre, le verdict est sans appel :

«Qu’est-ce qui s’est passé ? Je veux savoir ce qui s’est passé ! On était d’accord les mecs, on avait dit pas de surprises. Merde ! Mais qu’est-ce qui vous a pris. Vous pensiez à quoi quand je me suis retrouvé sans rien ? Sans rien sur l’écran ! Je devais improviser peut-être ?
— Écoute Rachida, ce n’est pas aussi simple, les…
— Si ! Si justement c’était simple. Au contraire même, c’était très simple ! Je vous avais dit, un paragraphe après l’autre, et je n’ai rien eu pendant 20 secondes. J’ai failli passer pour une conne si je n’avais pas insisté et reformulé seule le dernier paragraphe de transition. Une conne.
— Rachida… C’est plus compliqué comme je te disais. Les réseaux se sont emballés. Apparemment tu avais avancé une autre position sur les banlieues dans une vidéo amateur il y a un an à La Courneuve. J’ai du prendre le temps de voir comment ça évoluait en direct, et c’est pour ça que finalement qu’on a finalement décidé de repartir sur l’agriculture.
— Oui bon, enfin l’agriculture ça s’est passé comment ? Il était gonflé cet élément de transition quand même ! Je vous avais dit de m’envoyer le script une demie-heure avant.
— Je sais, je sais. Mais c’est pour ça qu’on t’a appelé cet après-midi. C’est toi qui nous avait suggéré ce paragraphe de transition. Les banlieues tu sais comment c’est chaud, il fallait pouvoir changer complètement en cas de pépin. Et regarde, tu as été géniale, on a 68% de retours positifs sur cette transition dont 12% de pollution seulement sur les réseaux. On a été en «Sujet à la Une» pendant 15 minutes.
— Réellement ?
— Oui je te jure, on ne parle que de ton intervention sur la nourriture bio et locale dans les cantines. Apparemment ça a beaucoup plu aux mères de famille, à la blogosphère gastronomique et monde agricole en même temps. Un vrai succès. Et regarde, ça ne s’arrête pas !
— Bon donc finalement on s’en sort comment ?
— Super bien je te le dis. Seulement 12% de pollution, c’est ton meilleur discours jusqu’ici.
— Bon on en reparle demain, je suis épuisée là. Je vous remercie, mais ce soir de mon coté ça a été un fiasco. Si on est amené à reproduire l’exercice, je veux qu’on sécurise autrement l’envoi des paragraphes. Vous ne me refaites pas un coup pareil.»

Silencieux, impressionnés par la colère de Rachida, Arthur se taisait jusqu’à que sa cuisse vibre d’un appel de son portable, glissé dans sa poche. Il le sort, regarde l’écran, et décroche d’un air surpris. Quelques instants plus tard. Il décolle le portable de son oreille.

«Rachida… Rachida.
— Oui Arthur, une seconde, si c’est un journaliste je respire là. Dis lui de rappeler dans 5 minutes ok ?
— Rachida, c’est Ali Badou de la Grande Chronique, il veut que tu sois l’invité de demain soir.»

Rachida n’arrivant que peu à dissimuler son sourire aux deux hommes, tend la main avec un regard de chipie à Arthur pour qu’il lui donne le téléphone. Elle bredouille quelques phrases pour remercier le présentateur et raccroche.
«Bon. Bon. Je crois que j’ai encore un peu d’énergie. Je vous invite au restaurant finalement ?»